Revue de presse « Industrie phonographique et évolution des usages » : l’essentiel de juin et juillet

En bref, ce qu’il faut retenir

La musique connaît une transformation simultanément technologique, économique, culturelle et juridique, avec le streaming comme infrastructure dominante, mais aussi une remontée des objets physiques, une montée de l’IA, une personnalisation croissante et une reprise de contrôle par certains artistes et publics.

1. Le streaming est devenu l’infrastructure centrale de la musique — mais il arrive à maturité

Le premier constat est sans ambiguïté : le streaming domine désormais la consommation musicale. En France, 58 % des personnes interrogées dans le baromètre 2026 déclarent utiliser le streaming, et cette proportion monte encore chez les jeunes. Chez les 16-24 ans, 69 % disposent d’un compte payant. Les réseaux sociaux prennent également une place croissante : 30 % des Français y consomment de la musique, contre 64 % chez les jeunes.

Spotify illustre cette domination avec une croissance continue de sa base payante et un franchissement du seuil des 300 millions d’abonnés Premium en 2026. La plateforme affirme parallèlement avoir versé 319 millions d’euros aux ayants droit français en 2025, dont plus de la moitié provenant d’artistes ou labels indépendants.

Mais cette domination ne signifie pas que le modèle est stabilisé.

Les Français réduisent le nombre ou le montant de leurs abonnements : l’enquête évoquée par ElectronLibre fait état d’une baisse de 8 € en moyenne sur un an. Le phénomène est interprété non seulement comme une conséquence du pouvoir d’achat, mais comme une rationalisation des dépenses : les utilisateurs arbitrent davantage entre plateformes et acceptent plus facilement les offres financées par la publicité.

Le streaming passe donc d’une logique d’expansion à une logique d’optimisation :

  • conserver l’abonné ;
  • augmenter sa valeur économique ;
  • multiplier les usages ;
  • réduire le churn ;
  • développer la publicité ;
  • intégrer davantage de contenus et de services.

Spotify ne veut d’ailleurs plus seulement être un service de musique : podcasts, livres audio, vidéo, fitness, live et bientôt davantage d’interactions IA participent à cette stratégie de plateforme culturelle généraliste. La veille sectorielle souligne notamment la stratégie de Spotify autour du live.


2. Spotify devient progressivement un « agent culturel »

C’est probablement l’un des axes les plus importants du corpus.

L’article des Échos sur Spotify comme « agent culturel », celui du Monde consacré à nos usages musicaux et l’article sur Gemini racontent finalement la même évolution : Spotify ne se contente plus de mettre de la musique à disposition ; il cherche à déterminer ce que nous allons écouter, quand, pourquoi et dans quel contexte.

Le changement est historique.

Avant :je choisis une musique.

Puis :je choisis une playlist.

Aujourd’hui :je décris mon humeur ou mon activité et l’algorithme choisit pour moi.

Demain :l’environnement lui-même pourrait déterminer la musique.

L’intégration envisagée de Gemini dans les lunettes Android XR est particulièrement révélatrice : Spotify pourrait analyser ce que voit l’utilisateur pour générer une ambiance musicale adaptée. Une salle de sport, un coucher de soleil ou une situation particulière pourraient ainsi devenir des déclencheurs musicaux.

Cela prolonge une évolution décrite de façon très éclairante par Le Monde : la musique est passée d’une pratique relativement collective à une technologie personnelle de gestion de soi. Nous utilisons la musique pour nous concentrer, nous motiver, nous calmer, créer une ambiance, nous souvenir, nous isoler ou modifier notre état émotionnel.

Le Walkman avait créé le « cocon sonique ». Le smartphone et Spotify l’ont transformé en bande-son permanente de la vie quotidienne. L’IA pousse cette logique jusqu’à une forme de prédiction : la plateforme ne cherche plus seulement à connaître nos goûts, mais à anticiper nos usages.

Le paradoxe

Plus les algorithmes nous connaissent, plus ils peuvent nous proposer une musique parfaitement adaptée.

Mais plus ils deviennent efficaces, plus ils risquent aussi de réduire notre capacité à découvrir quelque chose d’inattendu.

C’est l’une des tensions majeures du corpus :

personnalisation = confort + efficacité + risque d’uniformisation.


3. TikTok a changé la logique de découverte musicale

Le deuxième grand bouleversement vient des réseaux sociaux, particulièrement TikTok.

L’article d’Ouest-France consacré à la Gen Z insiste sur le fait que TikTok est devenu un puissant accélérateur de tendances musicales : les algorithmes et les « trends » influencent directement les morceaux qui émergent.

Mais l’intérêt du phénomène est surtout économique.

TikTok peut désormais :

  1. faire émerger un extrait ;
  2. le transformer en phénomène viral ;
  3. générer des créations par les utilisateurs ;
  4. renvoyer vers Spotify/Deezer ;
  5. transformer une viralité en streams ;
  6. éventuellement transformer les streams en carrière.

Azzedine Fall, chez Deezer, souligne cependant une limite importante : la viralité ne constitue pas une carrière en soi. Le véritable enjeu est de transformer quelques millions de vues en relation durable avec un public.

On passe donc d’une industrie qui fabriquait des tubes à une industrie qui doit aussi fabriquer des communautés et des usages.


4. Le public devient lui-même producteur

C’est ici que l’article sur Deezer Remix Lab devient particulièrement intéressant.

Deezer permet désormais aux utilisateurs de modifier certains morceaux avec des effets ou des transformations de style : sped up, reverb, changement de genre, etc. Les artistes doivent autoriser le dispositif et les écoutes des remix sont rattachées au morceau original.

Cette évolution est capitale parce qu’elle transforme le rapport entre :

artiste → œuvre → public

en :

artiste → œuvre → public-créateur → nouvelle œuvre dérivée.

Le remix n’est plus nécessairement une appropriation illégale ou tolérée à la marge : il devient une fonctionnalité commerciale de la plateforme.

Spotify suit la même direction avec son projet de remixes IA sous licence, notamment après son accord avec Universal Music Group.

On assiste donc à une « démocratisation de la production »

Le consommateur n’est plus seulement :

  • auditeur ;
  • fan ;
  • acheteur.

Il devient aussi :

  • remixeur ;
  • curateur ;
  • créateur de contenus ;
  • prescripteur ;
  • parfois producteur de visibilité.

Cela correspond parfaitement aux pratiques de la Gen Z sur TikTok.


5. Mais cette appropriation créative pose immédiatement la question des droits

C’est l’un des fils rouges les plus forts du corpus.

Plus les utilisateurs peuvent modifier, réutiliser et générer de la musique, plus la frontière entre :

création / transformation / appropriation / contrefaçon

devient difficile à tracer.

Deezer essaie de résoudre le problème avec Remix Lab en construisant un système fermé et licencié : les artistes autorisent les transformations et la rémunération reste attachée au morceau source.

YouTube représente l’autre versant du problème. Son système Content ID a traité 2,5 milliards de revendications de droits d’auteur en 2025, soit +14 % sur un an. Plus de 90 % des revendications auraient été monétisées par leurs détenteurs. Mais les contestations montrent également les limites du système : les uploaders ont contesté plus de 12,8 millions de réclamations et remporté 67,42 % de ces litiges.

Autrement dit :

plus la musique devient facilement réutilisable, plus l’automatisation de la gestion des droits devient indispensable — mais plus elle peut aussi devenir conflictuelle.


6. L’IA constitue désormais le principal choc industriel

Le corpus montre que l’IA n’est plus un sujet prospectif.

Elle intervient désormais à tous les niveaux de la chaîne musicale :

Création

Génération de musique, voix, paroles, instruments, remixes.

Découverte

Playlists et recommandations personnalisées.

Distribution

Détection et filtrage des morceaux générés par IA.

Marketing

Personnalisation des expériences.

Gestion des droits

Identification des contenus et traçabilité.

Économie

Nouveaux modèles de rémunération et nouveaux risques de fraude.

Le phénomène est massif : Deezer a observé en juillet 2026 des pics où les morceaux entièrement générés par IA représentaient plus de la moitié des nouveaux titres mis en ligne, avec environ 90 000 titres IA quotidiens.

Cela crée une situation paradoxale :

l’offre musicale peut devenir quasiment infinie alors que l’attention humaine reste limitée.

Le problème économique n’est donc plus seulement de produire de la musique.

C’est de savoir quelle musique sera visible, recommandée et rémunérée.


7. La question de la rémunération devient centrale

Le corpus présente deux récits contradictoires.

Récit n°1 : Spotify affirme que le streaming rémunère de mieux en mieux la création

Les chiffres communiqués par Spotify sont impressionnants : 319 millions d’euros versés aux ayants droit français en 2025, 35 artistes français ayant généré plus d’un million d’euros et plus de 55 % des revenus concernés provenant d’artistes ou labels indépendants.

Spotify cherche ainsi à démontrer que son modèle n’est plus celui d’une simple plateforme captant la valeur de la musique : il serait devenu un moteur économique pour la création.

Récit n°2 : la rémunération reste extrêmement inégalitaire

L’entretien de Liz Pelly dans Mediapart propose une critique radicalement différente. Selon elle, le système du streaming favorise structurellement les artistes déjà visibles et transforme la musique en produit optimisé pour l’engagement et la consommation. Le poids des plateformes est d’autant plus considérable que le streaming représente désormais près de 90 % des revenus mondiaux de l’industrie musicale selon les données citées dans l’article.

Il faut donc distinguer :

la croissance globale des revenus de la musique

et

la répartition de ces revenus entre les artistes.

Les deux peuvent progresser simultanément.

C’est une distinction essentielle.


8. Le retour du physique n’est donc pas un retour en arrière

Plusieurs articles sur le CD, le vinyle et la cassette convergent.

Le physique revient, mais pas nécessairement comme technologie d’écoute.

Le CD est particulièrement révélateur : les ventes repartent à la hausse, notamment auprès de la Gen Z, alors même qu’une partie des acheteurs ne possède plus de lecteur CD. Le disque devient alors un objet de collection, de soutien à l’artiste et d’identification au fandom.

Le vinyle va encore plus loin.

En France, les ventes 2025 ont atteint près de 6 millions d’unités, pour un chiffre d’affaires de 113 millions d’euros, supérieur à celui du CD malgré des volumes plus faibles.

La cassette, elle aussi, revient.

Mais les raisons ne sont pas simplement nostalgiques. Le retour du vinyle et de la cassette correspond à une recherche de :

  • matérialité ;
  • rareté ;
  • authenticité ;
  • ritualisation de l’écoute ;
  • personnalisation ;
  • possession ;
  • distance vis-à-vis du flux numérique.
C’est un point essentiel du corpus :

le numérique a rendu la musique abondante ; le physique lui redonne de la rareté.


9. L’industrie musicale évolue donc vers une économie du « fan »

C’est probablement la meilleure manière de relier les articles sur TikTok, le CD, le vinyle, les sessions d’écoute, le remix et les algorithmes.

Le simple « consommateur de musique » devient moins intéressant économiquement que le superfan.

Un superfan :

  • écoute énormément ;
  • suit l’artiste sur les réseaux ;
  • achète des éditions physiques ;
  • va aux concerts ;
  • participe aux communautés ;
  • crée du contenu ;
  • remixe ;
  • partage ;
  • achète du merchandising ;
  • peut payer pour des expériences exclusives.

L’industrie cherche donc à monétiser l’intensité de la relation, et non plus uniquement le nombre de streams.

Cela explique la coexistence parfaitement logique de :

  • streaming ultra-personnalisé ;
  • CD collector ;
  • vinyle ;
  • merchandising ;
  • sessions d’écoute ;
  • remix participatif ;
  • événements exclusifs ;
  • live ;
  • contenus vidéo.

10. Le catalogue musical redevient un actif financier majeur

Les articles de MusicZone sur les acquéreurs de catalogues et la correction post-Hipgnosis montrent une autre transformation importante.

Les catalogues musicaux sont désormais considérés comme des actifs financiers produisant des flux de revenus relativement prévisibles.

Après la vague spéculative ayant accompagné les rachats de catalogues, notamment autour d’Hipgnosis, le marché s’est corrigé. En 2026, il semble entrer dans une phase plus rationnelle : les acquéreurs sont plus nombreux et les stratégies plus différenciées. Le marché se structure autour de plusieurs catégories d’acheteurs et devient plus « à deux étages », avec des opérations très importantes d’un côté et des acquisitions plus spécialisées de l’autre.

Cela explique aussi pourquoi le back catalogue prend autant d’importance.

Dans un environnement où les nouveautés sont produites en quantité croissante — et bientôt massivement avec l’IA — les œuvres déjà connues disposent d’un avantage considérable :

elles ont déjà une audience, une histoire et une valeur culturelle.


11. Les artistes cherchent parallèlement à reprendre le contrôle de leur patrimoine

L’article du Monde sur les musiciens qui réenregistrent leurs albums est particulièrement révélateur. Certains artistes retournent en studio pour récupérer davantage de contrôle sur leur œuvre, la perfectionner ou la remettre au goût du jour, parfois en profitant du retour du vinyle.

Cela renvoie directement à la financiarisation des catalogues :

les droits sur une œuvre sont devenus des actifs économiques extrêmement précieux.

L’artiste peut donc avoir intérêt à :

  • récupérer ses masters ;
  • réenregistrer ;
  • renégocier ses contrats ;
  • contrôler son édition ;
  • exploiter lui-même son catalogue.

C’est aussi dans ce contexte qu’il faut comprendre l’arrivée de Believe dans l’édition musicale française. Believe cherche à ne plus être uniquement un distributeur ou un partenaire de labels/artistes, mais à remonter dans la chaîne de valeur et à intervenir sur les droits éditoriaux.


12. L’édition musicale connaît donc une nouvelle verticalisation

On voit apparaître une logique de plus en plus intégrée :

création → production → distribution → recommandation → exploitation des droits → données → IA.

Les grandes plateformes et entreprises cherchent à contrôler plusieurs maillons simultanément.

Spotify devient :

  • plateforme ;
  • média ;
  • outil de recommandation ;
  • distributeur de contenus ;
  • interface culturelle ;
  • bientôt espace de création.

Believe devient :

  • distributeur ;
  • label services ;
  • éditeur ;
  • accompagnateur d’artistes ;
  • partenaire technologique.

Les majors, fonds d’investissement et sociétés spécialisées cherchent à leur tour à contrôler des catalogues.

Cette verticalisation de la filière est l’une des tendances économiques les plus fortes du corpus.


13. La musique devient une expérience contextualisée plutôt qu’un objet autonome

L’article du Monde permet ici de prendre du recul.

Nous n’écoutons plus seulement :

« un album de tel artiste ».

Nous écoutons :

  • de la musique pour travailler ;
  • pour courir ;
  • pour dormir ;
  • pour cuisiner ;
  • pour voyager ;
  • pour faire la fête ;
  • pour se concentrer ;
  • pour se souvenir ;
  • pour se mettre dans une ambiance.

L’algorithme transforme ces usages en catégories commerciales.

C’est pourquoi les playlists remplacent progressivement l’album comme unité fondamentale de consommation.

Et demain, avec Gemini et les lunettes XR, le contexte pourrait devenir lui-même la requête :

« Que dois-je écouter maintenant, compte tenu de ce que je vois et de ce que je fais ? »


14. Mais le retour de la pratique musicale montre que l’enregistrement n’a pas « tué » la musique

L’article d’Usbek & Rica consacré à la question « La musique enregistrée a-t-elle condamné la pratique instrumentale ? » rappelle une vieille inquiétude technologique : chaque nouvelle technologie semble annoncer la disparition de la pratique précédente.

Le gramophone devait tuer la pratique musicale.

Le disque n’a pas fait disparaître les musiciens.

Le Walkman n’a pas fait disparaître le concert.

Internet n’a pas fait disparaître le live.

Et le streaming n’a pas fait disparaître le disque.

Cette histoire permet de relativiser les prédictions catastrophistes. La technologie déplace les pratiques plus qu’elle ne les élimine.

Le même phénomène apparaît dans le secteur du jeu vidéo : l’étude du CNM sur 707 jeux produits en France entre 2023 et 2025 montre une progression importante des écoutes des musiques de jeux, mais seulement 26 % des jeux étudiés sont distribués sur les plateformes musicales. La musique de jeu devient donc un marché à part entière, mais avec une forte concentration autour de quelques « superstars ».


15. Le jeu vidéo illustre parfaitement la nouvelle économie de la musique

La musique n’est plus cantonnée à :

  • l’album ;
  • la radio ;
  • le concert ;
  • le film.

Elle devient une composante de multiples univers culturels.

Jeu vidéo, TikTok, podcast, vidéo, live, réseaux sociaux, lunettes connectées : la musique se déplace vers les environnements dans lesquels nous vivons.

La question n’est donc plus uniquement :

« Comment vendre de la musique ? »

mais :

« Comment intégrer la musique dans tous les moments et toutes les expériences de la vie numérique ? »


16. Les frontières entre musique, média et plateforme disparaissent

C’est précisément ce que montre l’article des Échos sur Spotify.

Spotify n’est plus simplement comparable à une maison de disques.

Il ressemble de plus en plus à un intermédiaire culturel généraliste, capable de décider :

  • ce que nous découvrons ;
  • ce que nous écoutons ;
  • dans quel contexte ;
  • à quel moment ;
  • avec quels autres contenus ;
  • et potentiellement avec quelle publicité.

La question du pouvoir culturel devient donc importante.

Si une poignée d’algorithmes décide de la visibilité de millions d’œuvres, les plateformes deviennent des intermédiaires culturels comparables, par certains aspects, aux anciens programmateurs radio, disquaires, critiques et médias réunis.


17. Cette concentration explique les débats sur la régulation

L’article consacré aux organisations musicales américaines demandant à Washington de réagir face à Bruxelles illustre le déplacement du conflit vers le terrain géopolitique.

Le sujet porte notamment sur les droits voisins et l’arrêt RAAP : des organisations américaines souhaitent que Washington fasse pression sur l’Union européenne.

Cela montre que la musique est désormais prise dans des conflits beaucoup plus larges :

Europe vs États-Unis
plateformes vs artistes
majors vs indépendants
créateurs vs IA
utilisateurs vs ayants droit.

Le droit musical devient donc un élément de politique industrielle.


18. Les artistes indépendants restent les grands perdants potentiels du système

C’est la principale tension entre les chiffres macroéconomiques et la réalité microéconomique.

Le secteur peut afficher :

  • des milliards de streams ;
  • des centaines de millions versés ;
  • des records d’abonnés ;
  • une croissance du marché ;

tout en laissant de nombreux artistes avec des revenus faibles.

L’entretien de Liz Pelly insiste justement sur cette contradiction.

Le problème vient en partie de l’économie du streaming :

une écoute supplémentaire coûte presque rien au consommateur mais rapporte extrêmement peu individuellement au créateur.

Pour gagner réellement sa vie, l’artiste doit donc combiner plusieurs revenus :

streaming + live + merchandising + éditions physiques + droits voisins + édition + synchronisation + communauté.

C’est probablement l’une des conclusions économiques les plus importantes de l’ensemble des articles.


19. La musique devient paradoxalement à la fois plus abondante et plus rare

C’est le paradoxe central qui ressort de presque tous les articles.

Plus abondante

Avec :

  • le streaming ;
  • TikTok ;
  • les catalogues numériques ;
  • l’IA ;
  • les remixes ;
  • les plateformes.

L’offre devient gigantesque.

Plus rare

Parce que deviennent rares :

  • l’attention ;
  • le temps d’écoute ;
  • la visibilité ;
  • l’authenticité ;
  • la relation avec l’artiste ;
  • les objets physiques ;
  • l’accès exclusif ;
  • les expériences collectives.

C’est pourquoi le marché se déplace progressivement de la rareté de la musique vers la rareté de l’attention et de l’expérience.


20. La « fin du tube » participe de cette transformation

L’article de Télérama sur la disparition du tube de l’été s’inscrit dans cette logique.

Le modèle traditionnel reposait sur une chanson identifiable par tout le monde, répétée par les radios et consommée collectivement.

Le modèle actuel est beaucoup plus fragmenté :

  • TikTok produit des micro-tendances ;
  • les playlists segmentent les publics ;
  • les algorithmes individualisent l’écoute ;
  • les communautés créent leurs propres références.

Il devient donc plus difficile qu’un morceau réunisse simultanément l’ensemble du public.

La culture musicale devient moins massivement commune et davantage fragmentée en communautés.


21. Le bootleg et l’exclusivité montrent cependant que la rareté n’a pas disparu

L’article sur le bootleg rappelle qu’une musique peut acquérir une valeur particulière précisément parce qu’elle échappe au circuit officiel : enregistrement pirate, concert capté, version non autorisée, etc.

Le paradoxe est intéressant :

l’industrie cherche à rendre toute la musique disponible ; le public recrée de la valeur autour de ce qui est rare, interdit ou difficile à obtenir.

C’est exactement le même mécanisme qui explique :

  • les éditions limitées ;
  • les vinyles rares ;
  • les CD collectors ;
  • les exclusivités ;
  • les concerts privés ;
  • les bootlegs ;
  • les versions alternatives.

En résumé

1. Le streaming devient l’infrastructure

Il ne disparaît pas, mais entre dans une phase de maturité et de rationalisation.

2. L’algorithme devient le principal intermédiaire culturel

Spotify et les autres plateformes ne distribuent plus simplement la musique : elles organisent l’écoute.

3. L’IA transforme la chaîne entière

Création, recommandation, remix, détection, droits et rémunération sont concernés.

4. Le public devient actif

TikTok, remix, playlists et communautés transforment l’auditeur en acteur de la circulation musicale.

5. La matérialité revient

CD, vinyle et cassette retrouvent une valeur parce qu’ils apportent possession, rareté, identité et expérience.

6. La bataille se déplace vers la valeur

La question n’est plus seulement de savoir comment faire écouter de la musique, mais qui contrôle les droits, les données, l’accès au public et la valeur créée par chaque écoute.


L’industrie musicale ne sort pas de l’ère du streaming : elle entre dans l’ère du streaming augmenté.

Le streaming reste la colonne vertébrale économique, mais il se transforme en une infrastructure culturelle intelligente, capable de recommander, personnaliser, contextualiser, générer et bientôt modifier la musique.

En parallèle, une réaction inverse apparaît : plus la musique devient dématérialisée, abondante et algorithmique, plus une partie du public recherche du physique, de la rareté, de l’authenticité et de la relation directe avec les artistes.

Le véritable enjeu des prochaines années ne sera donc probablement pas de savoir si Spotify, Deezer ou le vinyle vont « gagner ».

Ce sera de savoir comment se répartira le pouvoir entre quatre acteurs :

les plateformes — les artistes — les ayants droit — les publics.

Et l’IA vient ajouter un cinquième acteur extrêmement puissant : la machine elle-même comme productrice et intermédiaire de musique.


Une lecture en 5 tendances pour 2026-2030

À partir de ce corpus, je formulerais les tendances suivantes :

① De la playlist à l’assistant musical
Spotify évolue vers une musique générée selon le contexte, l’humeur, l’activité et l’environnement.

② Du fan-consommateur au fan-créateur
Remix, TikTok, contenus sociaux et communautés vont rendre la frontière entre public et créateur de plus en plus floue.

③ De l’abonnement à l’écosystème
Le streaming seul devient insuffisant : vidéo, podcasts, livres, live, merchandising, billetterie et expériences doivent être intégrés.

④ De l’abondance à la lutte pour l’attention
L’IA va faire exploser le nombre de morceaux disponibles. La valeur se déplacera donc encore davantage vers la visibilité et la confiance.

⑤ De la propriété de la musique à la propriété de la relation
Les catalogues restent précieux, mais le véritable actif stratégique devient la relation directe avec le fan : données, communauté, fidélité, concerts, achats et expériences.

En une phrase : la musique devient simultanément un flux numérique illimité, un objet culturel rare, une donnée exploitable, une expérience personnalisée et un actif financier.

C’est cette coexistence de logiques apparemment contradictoires — abondance/rareté, automatisation/authenticité, personnalisation/standardisation, croissance/inégalités — qui constitue, à mon sens, le fil directeur de l’ensemble de ta sélection.