revue de presse culture et egalite de genres
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Revue de presse « Culture et égalité de genres » : l’essentiel de septembre

Un changement progressif de paradigme dans le monde musical : les violences sexistes et sexuelles ne sont plus seulement appréhendées comme des affaires individuelles relevant de la justice pénale. Elles deviennent aussi une question de responsabilité professionnelle, contractuelle, éditoriale, culturelle et politique.

Mais cette évolution se heurte encore à une difficulté majeure : les acteurs du secteur souhaitent désormais agir, alors que leurs moyens juridiques d’action restent souvent limités.

Autrement dit, un écart apparaît entre une évolution des normes sociales et professionnelles et un cadre juridique qui demeure largement fondé sur des responsabilités distinctes : la justice juge les faits, l’employeur gère la relation de travail, les plateformes décident de leur politique éditoriale et les collectivités disposent de pouvoirs de police strictement encadrés.


1. Les clauses VHSS : faire entrer la prévention dans le contrat de travail

L’article de La Lettre du Musicien s’intéresse à une évolution très concrète : de plus en plus d’employeurs de la filière musicale introduisent dans les contrats des clauses consacrées aux violences et harcèlements sexistes et sexuels.

L’objectif est double :

  • prévenir les comportements problématiques en rappelant explicitement les règles applicables ;

  • permettre à l’employeur de disposer d’un cadre contractuel plus clair lorsqu’un comportement incompatible avec ces obligations est constaté.

L’article souligne toutefois une question juridique délicate : quelle portée donner à ces clauses ? Elles peuvent être conçues comme de véritables obligations contractuelles et, selon leur rédaction, permettre notamment de mettre fin à la relation contractuelle. La question de leur articulation avec la procédure disciplinaire, les droits de la personne mise en cause et la présomption d’innocence reste essentielle.

Cette évolution s’inscrit dans un mouvement plus large du secteur culturel : certaines conventions collectives imposent désormais des clauses de prévention des VHSS, avec des dispositifs de signalement, des référents et des procédures d’enquête contradictoire. La personne mise en cause conserve sa présomption d’innocence, sans que celle-ci interdise les mesures de sécurisation nécessaires.

Idée essentielle : la lutte contre les VSS commence à devenir une obligation organisationnelle et contractuelle, et plus seulement une déclaration de principe.


2. Les plateformes musicales : le problème de la « zone grise »

L’article de Libération déplace la question vers les plateformes de streaming. Leur difficulté est particulièrement révélatrice : que faire lorsqu’un artiste est accusé, mis en examen ou visé par des plaintes, mais qu’aucune condamnation définitive n’existe ?

Le problème est d’autant plus complexe que les plateformes ne se contentent pas d’héberger passivement la musique. Elles recommandent, classent, proposent des playlists et organisent la visibilité des artistes. Retirer complètement un artiste ou au contraire continuer à le mettre en avant constitue donc un choix ayant une portée éditoriale et économique.

Plusieurs questions se posent :

  • faut-il intervenir dès le dépôt de plainte ?

  • au stade de l’enquête ?

  • lors d’une mise en examen ?

  • uniquement après une condamnation ?

  • comment éviter de traiter de manière identique des situations judiciaires très différentes ?

  • comment respecter à la fois la présomption d’innocence et la protection des utilisateurs ?

L’article illustre ainsi une absence de doctrine claire et homogène. Les plateformes se trouvent entre plusieurs contraintes : droit, liberté d’expression, responsabilité éditoriale, réputation, attentes du public et intérêts économiques.

Idée essentielle : la plateforme devient progressivement un acteur de régulation culturelle, mais elle ne dispose pas nécessairement d’une grille juridique permettant de déterminer à quel moment elle doit intervenir.


3. La question du genre ne concerne pas seulement les violences : elle concerne aussi la visibilité

L’article du Monde apporte une dimension historique et structurelle.

Le problème de l’égalité dans la musique ne se limite pas aux comportements violents : il concerne également la place accordée aux femmes dans la construction du répertoire et de la mémoire musicale.

Les chiffres sont particulièrement parlants : pour la saison 2022-2023, les œuvres composées par des femmes représentaient environ 6,4 % des œuvres programmées, et seulement 4 % du temps total de concert.

L’article rappelle également que cette invisibilisation est ancienne. Pendant des siècles, les compositrices ont rencontré des obstacles institutionnels et sociaux importants. Le fait que les femmes aient été longtemps exclues du Prix de Rome, par exemple, a directement limité leur accès aux carrières musicales les plus prestigieuses.

Le phénomène se retrouve également dans la manière dont certaines compositrices ont été historiquement désignées : « sœur de », « fille de », « femme de », « élève de ». Leur identité artistique était souvent définie à travers leur relation à un homme reconnu.

Les initiatives contemporaines — festivals, programmation d’œuvres oubliées, institutions spécialisées — cherchent donc à corriger une invisibilisation historique.

Idée essentielle : l’égalité dans la musique ne consiste pas uniquement à lutter contre les violences ; elle suppose également de transformer les mécanismes de reconnaissance, de programmation et de légitimation artistique.


4. L’affaire Patrick Bruel : une opposition entre évolution sociale et limites du droit

Les deux articles consacrés à Patrick Bruel constituent une sorte de cas pratique des problèmes évoqués dans les autres textes.

Plusieurs maires ont publiquement contesté la tenue de concerts de l’artiste dans leurs villes. Libération interprète cette mobilisation comme le signe que la tolérance sociale envers les artistes visés par des accusations de violences sexuelles a changé. Le fait que des élus prennent publiquement position aurait une portée symbolique importante, même lorsqu’ils ne disposent pas du pouvoir juridique de faire annuler les concerts.

Mais l’article de La Gazette des communes rappelle précisément la limite juridique de cette position.

Un maire ne peut pas simplement décider :

« Cet artiste est mis en cause, donc son concert est interdit. »

Lorsque le spectacle est organisé dans une salle privée, la collectivité peut ne pas être partie au contrat. Même lorsqu’il s’agit d’une salle publique, un contrat peut avoir été conclu avec le producteur. Une annulation unilatérale peut alors exposer la collectivité à des conséquences financières et contentieuses.

Le maire dispose cependant de ses pouvoirs de police administrative, notamment en matière d’ordre public. Une interdiction peut donc être envisagée si un risque suffisamment établi de trouble à l’ordre public existe et si une mesure moins restrictive ne permet pas de prévenir ce risque.

Il existe donc une distinction fondamentale entre :

la position politique et morale de l’élu
→ « cet artiste n’est pas le bienvenu »

et

la décision juridique d’interdire un spectacle
→ qui doit reposer sur un fondement légal et être nécessaire et proportionnée.


5. Quatre évolutions

1. On passe de la réaction à la prévention

Le secteur cherche de plus en plus à anticiper les situations problématiques :

  • clauses contractuelles VHSS ;

  • dispositifs de signalement ;

  • référents ;

  • procédures internes ;

  • formation ;

  • politiques de programmation.

La question n’est donc plus seulement : « que faire lorsqu’une infraction est commise ? », mais aussi : « comment organiser le secteur pour réduire les risques et protéger les personnes ? »


2. La responsabilité devient collective

La responsabilité n’est plus uniquement celle de l’artiste éventuellement mis en cause.

Elle concerne également :

  • les employeurs ;

  • les producteurs ;

  • les programmateurs ;

  • les salles ;

  • les collectivités ;

  • les plateformes ;

  • les institutions culturelles ;

  • et, plus largement, les professionnels qui contribuent à donner de la visibilité à un artiste.

C’est particulièrement visible dans le cas des plateformes : mettre un artiste en avant constitue désormais un choix qui peut être interrogé sous l’angle éthique, même lorsqu’aucune obligation juridique explicite n’impose son retrait.


3. Le droit ne suffit pas à lui seul

C’est probablement le principal enseignement commun.

Le droit fixe des limites : présomption d’innocence, liberté d’expression, liberté du commerce, force obligatoire des contrats, pouvoirs de police, procédures disciplinaires, etc.

Mais ces règles ne répondent pas toujours à la question nouvelle posée par le secteur :

« Que doit faire un acteur culturel lorsqu’il estime qu’un artiste représente un problème éthique, alors même qu’aucune décision judiciaire définitive ne l’oblige à agir ? »

C’est précisément la « zone grise » évoquée par Libération.


4. La transformation est aussi culturelle

L’article sur les compositrices permet d’élargir la réflexion : les rapports de pouvoir dans la musique ne se réduisent pas aux VSS.

Ils concernent aussi :

  • qui est programmé ;

  • qui est reconnu ;

  • qui bénéficie de la visibilité ;

  • qui détient les positions de pouvoir ;

  • dont l’œuvre est conservée dans le répertoire ;

  • dont la parole est considérée comme légitime.

La lutte contre les VSS s’inscrit donc dans une transformation plus large de la filière musicale vers davantage d’égalité, de responsabilité et de vigilance face aux rapports de pouvoir.


6. Une tension centrale : justice, responsabilité et présomption d’innocence

Les articles font apparaître une tension qu’il est important de ne pas simplifier.

La justice pénale répond à une question :
→ une infraction a-t-elle été commise et qui en est responsable ?

L’employeur ou le producteur répond à une autre :
→ comment garantir la sécurité des personnes dans le cadre professionnel ?

Une plateforme peut se demander :
→ souhaitons-nous promouvoir ou recommander cet artiste ?

Une collectivité peut se demander :
→ pouvons-nous accueillir ce spectacle sans compromettre l’ordre public ?

Ces quatre questions peuvent conduire à des décisions différentes sans qu’il y ait nécessairement contradiction juridique.

C’est un point particulièrement important : ne pas condamner pénalement une personne ne signifie pas que tous les autres acteurs doivent continuer à travailler avec elle comme avant ; inversement, l’existence de plaintes ou d’une mise en examen ne permet pas automatiquement à n’importe quel acteur d’interdire son activité.


7. En résumé

Pris ensemble, ces cinq articles montrent une mutation du modèle de responsabilité dans la musique.

On passe progressivement d’une conception dans laquelle les violences sont considérées comme des affaires individuelles, relevant principalement de la justice, à une conception où l’ensemble de l’écosystème musical doit prendre sa part de responsabilité.

Cette transformation se traduit par trois mouvements :

  1. Contractualiser : inscrire les obligations de prévention des VHSS dans les relations professionnelles.

  2. Réguler : réfléchir aux conditions dans lesquelles producteurs, plateformes, salles ou collectivités peuvent intervenir lorsqu’un artiste est mis en cause.

  3. Transformer les représentations : lutter contre l’invisibilisation des femmes et revoir les mécanismes de programmation, de reconnaissance et de légitimation.

Mais la mutation reste inachevée. Le changement des normes sociales est plus rapide que la clarification des règles juridiques. Les maires qui souhaitent s’opposer à un concert, les plateformes qui hésitent à promouvoir un artiste mis en cause ou les employeurs qui souhaitent sécuriser leurs contrats sont tous confrontés à cette même difficulté : comment agir de manière responsable sans se substituer à la justice et sans violer les droits fondamentaux ?

C’est finalement cette zone intermédiaire entre le droit, l’éthique et la responsabilité professionnelle qui constitue le fil rouge des cinq articles.

8. Les articles

Dans les contrats, quelle portée juridique pour les clauses VHSS ?

Face aux artistes accusés de VSS, les plateformes musicales en pleine zone grise

Les compositrices toujours en mal de visibilité depuis l’ère baroque jusqu’à nos jours

Affaire Patrick Bruel : les maires qui s’opposent à ses concerts, preuve que la musique de fond a changé

Tournée de Patrick Bruel : les maires peuvent-ils faire annuler les concerts ?